15/03/2012

Un libraire pas comme les autres

Il y a quelques jours, je vous parlais de ce petit livre des éditions Marabout datant de 1965... Je l'ai déniché, par hasard, sur le stand de la librairie suisse Gastéréa, lors du salon CookBook au 104. C'était la première fois aussi que j'approchais une librairie spécialisée dans les livres de cuisine anciens, un véritable univers fait de gens passionnés et passionnants. Il y avait un exemplaire absolument superbe de The Favorite Restaurants of an American in Paris par Morrill Cody publié en 1966, avec des illustrations étonnantes de Man Ray. Et quelques autres merveilles. Petite rencontre avec Henri-Daniel Wibaut, un libraire pas comme les autres...

ACITK : Parlez-moi de Gastéréa, de vous. D'où vous vient cette passion si particulière pour les livres de cuisine ?

Henri-Daniel Wibaut : Notre librairie est le fruit de la conjugaison de deux passions. Mon épouse est une passionnée de gastronomie et de cuisine; elle a publié en 2004 un livre intitulé La Gourmandise de Colette. En ce qui me concerne, je suis collectionneur de livres anciens depuis de nombreuses années et il se peut qu’un libraire sommeille chez tout bibliophile. Toujours est-il que ces deux passions peuvent parfaitement s’exprimer dans la recherche de livres de cuisine anciens et rares.

ACITK : J'imagine qu'il n'est pas toujours évident de trouver des ouvrages dignes d'intérêt. Où les trouvez-vous ?

HDW : Les livres dignes d’intérêt sont en général des livres rares et recherchés. Ils sont recherchés parce qu’ils sont très anciens, que leur tirage a été limité ou que leur contenu présente un intérêt sur le plan culinaire, historique, etc. Certains sont très difficiles à trouver, voire introuvables; d’autres se cachent parfois au fond de librairies, bouquineries ou brocantes (il faut chiner et être toujours aux aguets). Je trouve la plupart des ouvrages les plus cotés dans des ventes aux enchères.

ACITK : Quel a été jusqu'alors le livre le plus difficile à dénicher ?

HDW : Je serais tenté de dire que le plus difficile à dénicher, je ne l’ai pas encore trouvé. Je ne cherche pas non plus comme un forcené des ouvrages considérés comme introuvables. Je laisse plutôt le hasard placer les introuvables sur mon chemin, et ça marche assez bien!

ACITK : Et le livre que vous rêvez de trouver ?

HDW : Trouver n’est souvent pas le plus difficile, car les ventes aux enchères proposent régulièrement des ouvrages rares. Je rêve, par exemple, d’acquérir un exemplaire de l’édition originale de L’Heptaméron des gourmets (d’Edouard Nignon, 1919); il y en a même un à acquérir dans une vente aux enchères aujourd’hui à Paris, mais il est un peu trop cher pour notre librairie.

ACITK : Vous arrive-t-il parfois d'ouvrir un recueil de recettes et de vous mettre aux fourneaux ?

HDW : Oui, bien sûr, j’adore faire la cuisine et j’aimerais avoir plus de temps pour m’y adonner... et mon épouse est un véritable cordon bleu.





ACITK :
L'engouement actuel pour la cuisine se remarque par la profusion de nouveaux ouvrages publiés chaque mois. Tous ne perdureront pas dans le temps. Avez-vous quelques idées sur les livres qui "resteront" ?

HDW : Il est toujours difficile de prédire quels ouvrages entreront dans la postérité. Mais les ouvrages des grands chefs actuels (Roellinger, Gagnaire, par exemple) resteront sans doute des livres de référence, davantage que les oeuvres de chefs aussi médiatisés qu’éphémères. De même, les livres-coffrets qui pullulent actuellement n’auront qu’un temps.

ACITK : Comment percevez-vous l'évolution de l'édition culinaire depuis, disons, ces trente dernières années ?

HDW : J’y vois le reflet du retour de la cuisine à certaines valeurs d’autrefois (respect des saisons, utilisation des épices et des produits locaux, par exemple). L’image et la qualité photographique occupent aussi une place croissante.

ACITK : Parlez-nous de votre clientèle... Il s'agit sans doute essentiellement de collectionneurs passionnés et connaisseurs érudits ? De chefs, parfois ?

HDW : Bibliophiles en quête de beaux livres rares (même s’il s’agit d’art culinaire), collectionneurs de livres de cuisine, clients à la recherche d’un cadeau original et, bien sûr, chefs et cuisiniers (souvent aussi très bibliophiles et collectionneurs).

ACITK : Que diriez-vous à un simple amateur qui n'ose pas franchir le seuil de votre librairie ?

HDW : J’incite souvent les curieux de passage, intimidés par l’ancienneté de certains livres, à prendre les livres dans les rayons et à les feuilleter, même des ouvrages de plusieurs milliers d’euros. C’est tellement génial de pouvoir feuilleter le traité de la pomme de terre de Parmentier ou le premier livre dans lequel le mot “gastronomie” a été imprimé !

ACITK : Pour finir, si vous deviez ne garder qu'un seul livre parmi votre catalogue, ce serait...

HDW : Question à mille euros! Non pas parce que je choisirais le livre le plus précieux, mais parce que le choix est quasiment impossible. Peut-être opterais-je pour l’édition originale de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin (1826). C’est un ouvrage totalement fondamental... et puis c’est Brillat-Savarin qui a créé la dixième muse, Gastéréa, qui préside aux jouissances du goût !

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Librairie Gastéréa - Rue Cité-Derrière 3, 1005 Lausanne, Suisse - tél : +41 21 312 28 23 - mail : gasterea@citycable.ch.

Merci infiniment à Henri-Daniel Wibaut pour avoir pris le temps de répondre à mes questions et pour avoir partagé un peu de sa passion... communicative.



9 commentaires:

  1. Je me suis arretee sur ce stand un moment aussi. C'etait drole d'y retrouver des livres qui sont encore dans la cuisine de ma mere ou de ma belle-mere. Emouvant aussi.

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  2. tu aurais pu dire que tu étais en charmante compagnie :-)))
    j'adore la passion de ces personnes..
    bises
    Brigitte
    Brigitteathome

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    1. Oups... :)) En tout cas, je serais bien resté tout l'après-midi à chiner dans cette petite librairie éphémère... Faut aller en Suisse maintenant !

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    2. Ben oui !!! reste plus qu'à venir ;)
      Cette librairie m'est inconnue, très chouette découverte !
      MERCI poulet !

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  3. A plonger dans les recettes de cuisine des livres anciens, on risque d'avoir du mal à caser, le tofu, la luzerne et le lait de soya, c'est mal ?

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  4. Merci pour cette jolie découverte

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  5. Belle interview, bien vu ! J'ai passé un long moment sur ce stand moi aussi ;-) Il était trop tentant de feuilleter les livres des éditions Robert Morel qui manquent à ma collection.

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